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Dossiers

Jardins gamma : quand on semait en cercle autour d’une source radioactive pour inventer des variétés

Imaginez un champ circulaire de deux hectares, découpé en rangées comme les parts d’un gâteau, avec en son centre non pas un épouvantail mais une source de cobalt 60 enfermée dans un caisson de plomb. C’est l’image surprenante que ressuscite Science et Vie ce 6 novembre : les « jardins gamma » des années 1950, où l’on irradiait volontairement les cultures pour créer de nouvelles variétés. Et plusieurs plantes nées de ces expériences poussent encore dans nos potagers et finissent toujours dans nos assiettes.

Le potager de l’atome pacifique #

Le principe de ces jardins expérimentaux était d’une simplicité déconcertante. Une fois la source radioactive exposée, les rayons gamma atteignaient les plantes avec une intensité décroissante selon leur éloignement. Après une vingtaine d’heures d’exposition, les équipes, protégées, venaient examiner les résultats.

Les effets dessinaient des cercles concentriques très lisibles. Près de la source, les doses étaient si fortes que les plantes mouraient. Un peu plus loin, elles survivaient mais déformées, couvertes d’excroissances. C’est à distance intermédiaire que se jouait l’intérêt de l’expérience : là, quelques végétaux développaient des mutations aléatoires potentiellement utiles, que les chercheurs sélectionnaient pour les cultures suivantes.

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L’objectif : accélérer la sélection végétale, qui demandait jusque-là des générations de croisements patients. Le tout s’inscrivait dans le programme américain « Atoms for Peace », lancé pour donner un visage rassurant à l’atome d’après-guerre.

Quand les jardiniers amateurs semaient des graines irradiées

L’aspect le plus étonnant de cette histoire est sa dimension populaire. En 1959, la Britannique Muriel Howorth fonde une véritable Société de jardinage atomique et publie un manuel destiné aux jardiniers amateurs. Ses adhérents — le plus jeune avait quinze ans — recevaient par la poste des graines irradiées, les semaient dans leur potager et renvoyaient leurs observations.

Un dentiste du Tennessee, titulaire d’une licence pour le cobalt 60, expédia à lui seul plus de 3,5 millions de graines, réparties entre près d’un millier de curieux. Le portrait de cette pionnière excentrique, qui récolta des cacahuètes géantes dans son propre jardin atomique, a été raconté en détail par Popular Science. Faute de récoltes miraculeuses chez les amateurs, l’engouement retomba au milieu des années 1960.

Des mutants bien installés dans nos cuisines #

Si le jardinage atomique de salon a fait long feu, les laboratoires, eux, ont obtenu des résultats très concrets. Au centre de recherche de Brookhaven, aux États-Unis, les chercheurs ont développé la menthe poivrée Todd’s Mitcham, résistante à un champignon qui menaçait toute la filière. Cette variété entre encore aujourd’hui dans la composition de dentifrices et de confiseries.

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Le pamplemousse Rio Red, obtenu au Texas à partir de graines irradiées et homologué en 1984, représente désormais plus des trois quarts de la production de pamplemousses de cet État. En Écosse, l’orge Golden Promise sert toujours à fabriquer certains whiskies, et le riz Calrose reste largement cultivé en Californie.

Au total, plus de 2 000 variétés végétales ont été obtenues par irradiation. Précision importante, soulignée par Science et Vie : ces plantes ne présentent aucune radioactivité liée à leur origine. La mutation s’est produite dans l’ADN de la graine irradiée ; ses descendantes n’en gardent que le caractère sélectionné.

Ce que cette histoire dit de nos potagers

Pour le jardinier d’aujourd’hui, l’anecdote a une vertu pédagogique : elle rappelle que toutes nos plantes potagères sont des histoires de mutations. Qu’elle survienne spontanément au fil des semis, qu’elle soit provoquée par rayons gamma ou guidée par les biotechnologies modernes, la variation génétique est la matière première de toute sélection — celle des semenciers comme celle, plus modeste, du jardinier qui garde les graines de son plus beau plant de tomate.

Les jardins gamma ont simplement comprimé le temps : vingt heures d’exposition au lieu de vingt ans de croisements. La méthode paraît aujourd’hui datée, remplacée par des outils bien plus précis, mais elle a laissé un héritage durable dans les catalogues de semences.

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La prochaine fois qu’un pamplemousse rouge ou une tisane de menthe poivrée passe par votre cuisine, songez qu’il descend peut-être d’une graine semée en cercle, un matin des années 1950, autour d’un cylindre de plomb planté au milieu d’un champ.

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